Samedi 6 juillet
Pas mal de trucs à faire, c'est pourquoi je commence avec quelques jours de retard la rédaction de ce journal de bord. Depuis jeudi matin, c'est la découverte du bateau et de l'Afrique.
Le bateau se nomme "Fille du roi". Il est superbe. Il mesure 12m de long pour 4 m de large. L'intérieur est très spacieux, sans cloison. C'est bien agencé. Tout est en bois massif (du lingué).
Des Ivoiriens viennent dans la journée pour quelques finitions et mises au point. Tout devrait être bon pour le départ de lundi. On s'occupe de faire les provisions. C'est énorme: 120 bouteilles d'eau, 20kg de charcuterie, au moins 150 boites de conserve (haricots, pois-carottes, maïs...), 10kg de café, 42 litres de lait, 40 litres de vin, 10 kg de pâtes...)
Faire cet approvisionnement nous a plongé au coeur d'Abidjan. C'est la faune! La ville est très sale, jonchée d'ordures en tout genre. Autour du bateau, on voit de tout flotter: savates, capotes, rats, bouteilles des milliers de plastiques, de bidons...
Avant cette crasse, ce qui frappe en premier, c'est la pauvreté. Les gens sont au milieu des voitures pour vendre tout et n'importe quoi: kleenex, laisses pour chien, calculatrices, parapluies... Au milieu de ceux-là, on voit pas mal d'handicapés, sûrement séquelles de polio, avec des membres amputés ou difformes. Ils sont prêts à faire n'importe quoi pour gagner une pièce: ils poussent le chariot de courses, vous appellent un taxi, vous aident à charger les courses. En tout cas, ils ne sont pas fainéants à ce que j'ai vu. Cette misère est vraiment choquante.
Pour le moment, le temps est couvert et il pleut pas mal. Heureusement , il fait chaud.
Dimanche 7 juillet
Aujourd'hui, direction le centre d'Abidjan, le Plateau, pour le ravitaillement en fruits et légumes. Les prix sont dérisoires: 20kg de bananes pour 15 Francs, 12 gros ananas pour 11 Francs... Tous les vendeurs sont adorables et discutent facilement avec nous.
L'après-midi, tour en bateau pour les derniers réglages; tout à l'air de marcher comme il faut. On est allé mouiller à la "baie des milliardaires", baie autour de laquelle on aperçoit quelques belles demeures. C'était mes premiers pas en tant que marin et je commence à enregistrer quelques termes de ce patois spécial.
Lundi 8 juillet (1er jour)
4°52N, 3°53W
Après quelques derniers réglages, départ à 12h10. Il nous faut une bonne heure pour sortir de la lagune Ebrié.
Vendredi 12 juillet (5e jour)
1°39N, 6°55W
Fin du cauchemar!!!
Quatre jours et quatre nuits dont j'aurais bien aimé me passer. Le mal de mer est vraiment un mal-être indescriptible tant il est insupportable: j'ai passé tout ce temps, couché un coup dans la cabine arrière, un coup par terre, un coup sur les banquettes, un coup dans le cockpit, bref partout où je pouvais me sentir calé. Un seau entre les bras, j'ai vomi tripes et boyaux, sans pouvoir ni manger, ni bouger, ni même aller pisser (c'était Alex qui m'amenait un sot pour pisser). Il fallait seulement prendre son mal en patience et attendre que ça se passe. Tellement horrible que je ne vais pas m'étaler plus sur le sujet.
Ceci n'est pas venu sans raison: pour que nous puissions avoir des vents favorables rapidement, il fallait commencer par aller plein sud et le plein sud c'était contre les vents et les courants. La mer était donc bien hachée et le bateau n'arrêtait pas de taper les vagues, si violemment que je pensais qu'il allait se briser en deux.
C'est seulement aujourd'hui que les alizés daignent montrer le bout de leur nez. Résultat, la mer est plus belle, l'allure du bateau est plus cool.
Je renais...
On a pris du retard (2 jours). On se rapproche doucement de l'équateur. Il n'y a pas un nuage dans le ciel. Ça commence enfin.
Samedi 13 juillet (6e jour)
0°30N , 8°31W
La nuit, on se relaie pour qu'il y ait toujours quelqu'un sur le pont. On fait des quarts de 2 heures chacun. C'est juste de la surveillance: vérifier l'allure du bateau, vérifier la présence d'autres bateaux dans le secteur.
Pendant mon quart, que je faisais avec Alex, on a assisté à un magnifique spectacle: des dauphins entouraient la "Fille du Roi". Avec la phosphorescence du plancton, on avait l'impression que des torpilles vertes étaient de part et d'autre du bateau. J'ai réussi à en prendre un en photo lorsqu'il était hors de l'eau.
Aujourd'hui, journée très calme. Le vent est tombé et on avance au moteur. Journée de lecture, lessive, nettoyage, farniente. Toujours pas un nuage à l'horizon.
Quelques mots sur l'équipage. Tout d'abord Félix, le propriétaire du bateau et beaux-père d'Alex. Il est cool, calme, pas très communicatif et connaît bien son affaire, sans jamais rien négliger. Je crois que j'ai une totale confiance en lui pour ce qui est de nous amener à bon port. Michel, la cinquantaine, infirmier près de Sarreguemine. Avec lui, l'accent alsacien règne sur le bateau. C'est un sacré bricoleur. Thierry, 37 ans, infirmier aussi. Il est calme, gentil et nous mitonne de bons petits plats. Et enfin, Alex, mon grand pote de promo de l'école de kiné. Toujours le même. On passe pas mal de temps à se raconter notre vie, nos souvenirs, à se fendre la gueule.
Dimanche 14 juillet (7e jour)
0°44S, 9°28W
Nuit très calme. Toujours pas de vent, donc obligé de marcher au moteur.
A 3h 54min 40s (du matin), on passe l'équateur.
Vers 17h, le vent se lève enfin pour pousser le bateau jusqu'à 7-8 noeuds. Si tout va bien, les alizés devraient pousser le bateau jusque Fernando.
Depuis 2 jours, c'est pain frais pour le p'ti dèj. C'est Michel qui s'est mis au fourneau. Le pied!
Lundi 15 juillet (8e jour)
2°05S, 12°24W
Les jours se suivent et ne se ressemble pas: aujourd'hui pas de vent. On est tous plus au moins abattu car sans vent, un voilier ça n'avance pas et on accumule les jours de retard.
On a quand même mis les lignes à l'eau et en fin d'après-midi, le moulinet s'est brutalement dévidé. A bout de l'hameçon, un petit thon d'une dizaine de livres. On s'est bien régalé le soir.
Mardi 16 juillet (9e jour)
2°52S, 14°06W
La journée a mal démarré car je me suis tapé une nuit blanche avec une bonne poussée de fièvre, sûrement due à un excès de soleil. En plus de ça, toujours pas de vent le matin. Petit coup de cafard avec envie de rien faire, si ce n'est se vautrer sur une couchette et attendre que ça se passe.
En début d'après-midi, enfin du vent. Du coup, la vie reprend sur le bateau. On recommence tous à sourire et à entamer des pronostics sur le jour d'arrivée en fonction de la vitesse.Après-midi de sieste pour récupérer de ma sale nuit.
Comme la veille, la fin de journée nous amène le repas du soir: une belle daurade que Michel nous prépare panée.
Il est 18h00; le vent est toujours là. On espère pour longtemps.
Mercredi 17 juillet (10e jour)
3°39S, 16°27W
Au cour de la nuit (sans vent encore une fois, est-ce utile de le préciser?!...), par 2 fois, les dauphins sont venus jouer autour de l'étrave de la "Fille du Roi".
La matinée a commencé dans la morosité et le ras le bol à cause de l'absence de vent. Ça donne envie de ne rein faire; on tourne en rond. Il s'est levé en début d'après-midi; ça a l'air de devenir une constante.
On a eu la chance d'assister à un déplacement d'un troupeau de dauphins, plusieurs centaines à coup sur. Magnifique!
Jeudi 18 juillet (11e jour)
4°20S, 18°54W
Journée sans enthousiasme. Pas de vent, pas de pêche. Toujours envie de ne rien faire. Normalement, il doit nous rester 6 jours mais si le vent reste toujours nul ou presque, il va falloir compter 2 jours de plus. Je m'ennuie un peu depuis hier. Les bouquins que j'ai emmené, sont trop prise de tête; les journées deviennent donc plus longues.
Vendredi 19 juillet (12e jour)
4°21S, 21°31W
Enfin du vent, du bon vent, qui ont poussé le bateau à 8 noeuds de moyenne. Du coup, on a bien avancé.
Vers 17h00, le moulinet d'une des 2 cannes s'est mis à se dérouler violemment. A quelques dizaines de mètres du bateau, on a vu un énorme truc qui se débattait à la surface, avec une queue énorme, qui faisait des bouillons. Sûrement un requin ou un espadon. Il a dévidé au moins 500m de fil et plus rien. Il avait tout arraché.
Toujours pas un nuage au dessus de l'atlantique. Je commence à avoir de bonnes couleurs. On espère tous que le vent va tenir cette nuit pour que nous puissions rattraper le temps perdu et arriver le 24. Mais ce n'est nous qui décidons.
Samedi 20 juillet (13e jour)
4°32S, 23°26W
A l'heure où j'écris, le bateau est à l'arrêt, en plein milieu de l'atlantiquesud, sans un poil de vent qui souffle dans les voiles.
Personne ne parle. Tout le monde a le moral a zéro; moi compris. On ne fait rien. On est assis et on attend. J'en ai plus que marre; j'ai vraiment envie que ça se termine. Mes nerfs deviennent un peu plus fragiles. Je me demande ce que je fous là...
Mardi 23 juillet (16e jour)
3°52S, 27°25W
Rien écrit ces derniers jours car aucune motivation. Pas un souffle ou quelques brides de vent qui n'étaient là que pour nous donner de l'espoir et qui disparaissaient au bout de 10 minutes. Bref, on a pris pas mal de retard. L'ambiance n'était pas terrible car tout le monde avait le cafard.
Aujourd'hui, depuis midi, les alizés souffle et pousse le bateau à 6-7 noeuds. Réapparition des sourires et de la bonne humeur. A l'heure où j'écris , il est 19h00 et ça souffle toujours.
L'après-midi fut d'autant plus agréable que le bateau s'est retrouvé entouré par des globicéphals et des dauphins. C'était magnifique, photos à l'appui.
Il nous reste un peu moins de 300 miles. Si ça continue à ce rythme, on peut espérer être à Fernando jeudi soir (dans 48h).
Jeudi 25 juillet (18e jour)
3°49,845S, 32°24,155W
Arrivée à Fernando de Noronha
Après 2 jours de folie où le bateau s'est envolé à 11 noeuds, l'île de Fernando de Noronha est en vue vers 7h30 ce matin. Le temps de quelques manoeuvres, et nous y voilà.
Aujourd'hui, on n'a eu qu'un léger aperçu de l'île. C'est un vrai PARADIS.